Djamel LABIDI
Il y a un engrenage de la paix comme il y a un engrenage de la guerre. Le 19 février 2025, une image apparait sur tous les écrans du monde. C'est celle des négociateurs étasuniens et russes à Riadh. Les Saoudiens ont bien fait les choses : la salle est majestueuse, le décor est élégant, des fleurs aux couleurs des trois drapeaux. Ça a de la gueule.
Quant aux négociateurs étasuniens et russes, "c'est du lourd". Rien à voir avec ceux des sempiternelles réunions de l'Union européenne où on vient se congratuler, dans une atmosphère de Garden party.
L'évènement est d'évidence considérable. A lui seul il induit déjà une dynamique de paix. On entend des choses qui auraient été impensables il y a quelques mois : les discussions doivent porter, outre l'Ukraine, sur le rétablissement de l'ensemble des relations entre les Etats-Unis et la Russie.
Et surtout, le danger d'une guerre nucléaire s'éloigne. C'est énorme. Peu en font la remarque. Et pourtant là est l'essentiel, la réponse apportée ainsi à la question de la guerre et de la paix dans le monde, en suspens dramatiquement depuis trois ans. S'il y a bien une question existentielle, c'est celle-là. Au-delà de ce qu'on peut penser de Trump, de Poutine, et du résultat des négociations, c'est ce qui fait intrinsèquement de cet évènement une grande victoire pour le monde entier.
Qu'on se souvienne : il y a peine quelques semaines, les tirs de missiles occidentaux à longue portée sur le territoire russe avaient mené le monde à deux doigts d'un conflit généralisé. Ils deviennent désormais peu probables voire impossibles, du fait même de la tenue de cette réunion de Riadh. La raison en est simple. Les propriétaires de ces armements, les allemands avec leurs "Taurus", et les britanniques et les français avec leurs "Scalp" savent bien désormais que cela pourrait entrainer, pour leurs propres pays, une réponse destructrice des Russes, en l'absence prévisible de protection des EU. On se rend bien compte aujourd'hui que Zelenski et ses protecteurs européens n'hésitaient pas à risquer à chaque moment la sécurité des Etats-Unis eux-mêmes, et donc une guerre mondiale, par des attaques en profondeur sur le sol russe.
L'ouverture de négociations crée une réaction en chaine. Des paroles simples mais qui étaient taboues et suspectes dans les pays occidentaux, ont désormais droit de cité : le carnage de cette guerre, son inutilité, son coût humain, la nécessité d'une paix véritable, permanente. C'est à présent le langage du président des Etats-Unis lui-même. Le vocabulaire évolue. Un autre récit émerge sur la genèse même de cette guerre : l'encerclement de la Russie par l'Alliance atlantique, l'acharnement à vouloir faire entrer l'Ukraine dans l'OTAN, l'idée que la guerre aurait pu être évitée.
Zelenski et ses "coachs" européens, les gouvernants de la Grande-Bretagne, de la France surtout, sont désignés du doigt. C'est le président Trump lui-même qui accuse Zelenski et le régime ukrainien d'avoir entrainé leur peuple à la catastrophe, d'avoir enclenché une guerre qui aurait pu être évitée si l'Ukraine s'était entendu avec son voisin, la Russie. Il reproche aussi même aux pays européens les plus réticents sur ces conversations de paix, de n'avoir rien fait pour elle depuis trois ans. C'est un renversement incroyable de situation dont l'Histoire seule a le secret.
L'Atlantisme en crise
Du côté de l'Europe, ce 19 février, sur les plateaux mainstream, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, on regarde les mêmes images en provenance de Riadh, d'abord en silence, immobile, comme hébété, atterré, consterné. Pareille réaction à des conversations pourtant de paix laissent songeurs sur l'état de l'Europe. On n'a, de mémoire d'homme, jamais vu pareille attitude dans des situations semblables : la paix au Vietnam, en Algérie, en Afghanistan.
Puis, sur les plateaux mainstream, la rage éclate, la colère fuse. On peut le voir sur les plateaux français. Les insultes contre Trump : "traitre, escroc, mafieux, agent de la Russie !". Ce sont souvent purement et simplement des invectives. Un ex ambassadeur de France aux Etats Unis, Gérard Araud, d'habitude policé, dérape et parle à propos du président Trump de "personnage répugnant" ! (20 février. LCI). Hier, le système diabolisait Poutine, et avant lui, Saddam, Kadhafi, et aujourd'hui c'est Trump, le président des Etats Unis lui-même. Incroyable ! Mais quelles sont donc ces élites dirigeantes qui traitent ainsi un président qui vient d'être élu par son peuple ! Ne respectent-elles rien ?
Que penser de tels retournements historiques. On ne peut que s'étonner de ce risque inconsidéré que prennent, dans certains pays européens, les pouvoirs en place conjointement avec les oligarchies propriétaires des médias. D'évidence, il y a derrière cette question de paix, plus qu'un problème de relations entre nations, mais un enjeu de pouvoir interne, celui-là social, celui des élites régnantes sur la société.
Ces élites au pouvoir en Europe apparaissent sous un autre jour. L'antiaméricanisme "primaire" se libère chez ceux-là mêmes qui l'ont toujours dénoncé, droite politique, médias de masse, éditorialistes du méga-système d'orientation de l'opinion, journalistes de complaisance, think tanks éternellement à l'affut de commandes, et vivant du vent idéologique, instituts de sondages aux résultats déjà programmés et aux commentaires orientés, écrivains, essayistes, experts adoubés et validés. Il semble que les gouvernants et les oligarchies de certains pays européens aient perdu totalement leur sang-froid.
La vérité est que ces pays n'ont fait que s'intoxiquer eux-mêmes. La désinformation médiatique, qu'ils ont organisée sur les réalités du conflit ukrainien, leur revient à la figure comme un boomerang. Dans cette désinformation, la CIA, les agences de renseignement étasunien avaient joué un rôle majeur. Les premières mesures de Trump ont été d'abord de limoger les responsables des services de renseignement. Trump et les Etats-Unis semblent à présent être bien mieux informés des réalités du conflit et du rapport de force.
Les Atlantistes, tout entier à leur vassalité envers les Etats-Unis, ont peut-être aussi surestimé leur maitre. Ils détestent à présent leur maitre de ne pas être la force invincible qu'ils imaginaient. Les rancœurs éclatent chez des vassaux déçus, celles des humiliations acceptées, de la subordination supportée,...le sabotage du gazoduc nord Stream subi en silence par une Allemagne sans fierté, le gaz acheté au quadruple de sa valeur en échange de la protection étasunienne. L'allié fidèle et soumis crie à la tromperie. Il brule aujourd'hui ce qu'il avait adoré hier. Cela rappelle les mêmes postures dans les pays de l'Est européen face à l'effondrement de l'URSS.
Les va-t-en-guerre
Dans ce climat de négociations qui s'ouvrent, les va-t-en-guerre ont la tâche difficile. Ils apparaissent maintenant clairement comme des ennemis de la paix malgré leur référence toute formelle à celle-ci. Ils n'ont d'autre alternative à proposer que de continuer la guerre. Ils répètent sans cesse qu'elle était sur le point d'être gagnée. Ils la refont mille fois : "si les armes étaient arrivées à temps. Si elles avaient été suffisantes". On tourne en rond sur les mêmes thèmes à longueur de plateau mainstream, la construction d'une défense et d'une armée européenne. On parle de continuer la guerre avec l'armée ukrainienne. On la proclame la plus forte d'Europe, en oubliant qu'elle n'est plus une armée sans les armes des EU.
Zelenski est mis en avant par les jusqu'aux boutistes européens de la guerre. Mais leur héros est fatigué, il ne fait plus recette, s'obstinant à poursuivre une guerre qu'il ne peut gagner et que probablement il a perdue. Pourquoi ? Qu'est ce qui le motive ? Trump l'accuse désormais d'avoir reçu 300 milliards de dollars dont la moitié a disparu. C'est peut-être là l'explication. Salaires des fonctionnaires, fonctionnement des services de l'Etat, soldes des soldats, détournements, tout est payé par les Etats unis et l'Europe. Le régime vit de la guerre.
Il ne peut plus s'en passer. Zelenski demande à présent 100 puis 2 00 000 hommes, puis parle d'armer 1 500 000. Il propose en somme le mercenariat, une armée de mercenaires, le sang des ukrainiens, au service de la défense de "l'Europe et de l'Occident", Il propose même de céder aux Etats-Unis les "terres rares"ukrainiennes. Pathétique. Il brade son pays. Puis il se ravise, disant qu'il a refusé un contrat des EU à ce sujet, car "il n'y avait pas de garanties de sécurité l'accompagnant". En réalité, il fait marche arrière car son initiative choque profondément une opinion ukrainienne à qui on a dit qu'on défendait sa terre. Face à l'exigence désormais de Donald Trump que les Etats-Unis soient remboursés pour les crédits énormes faits aux gouvernants ukrainiens, Zelenski explique laborieusement qu'ils étaient un don. Tout cela est bien suspect.
Lorsqu'il est demandé ironiquement aux va-t'en-guerre européens pourquoi ils ne continuent pas donc la guerre tout seuls, ils s'embrouillent. Il est évident que face à la Russie, sans les Etats Unis, ils n'en ont pas les moyens. Leurs rodomontades apparaissent alors pour de la gesticulation. L'Europe est nue, déshabillée, la section européenne des élites mondialisées n'a plus le soutien de la maison mère sur sa guerre en Ukraine.
"Mon ami, Donald"
C'est en France, singulièrement, qu'on trouve actuellement les forces les plus belliqueuses opposées à un accord de paix. Ce rôle avait été tenu au départ par le Royaume-Uni qui avait poussé l'Ukraine à la guerre, et à refuser les accords de Minsk, en lui promettant la victoire grâce à la puissance de l'Occident, Etats Unis en tête.
Le président Macron cherche à prendre le leadership européen de la fronde contre les Etats-Unis et veut y entrainer une France bien réticente. Il se bouge dans tous les sens. C'est la valse des dirigeants européens à l'Elysée : bisous unisexe, étreintes, caresses affectueuses dans le dos. Sans succès significatif.
La France se trompe quand elle pense bénéficier d'une bienveillance particulière en Europe. Les guerres napoléoniennes ont laissé, dans les autres peuples d'Europe, des blessures profondes, jamais cicatrisées historiquement. L'Europe a toujours été un chaudron de haines, de nationalismes concurrents, en lutte perpétuelle, déclarée ou sous-jacente. Au fond, ce sont les Etats-Unis qui ont unis l'Europe mais dans la vassalité. Celle-ci s'écroulant, les divisions et les fractures historiques réapparaissent.
Le président Macron invente, découverte du siècle, le concept de "forces non belligérantes" mais déployées sur... le terrain de bataille en Ukraine. Puis il se ravise et précise que ce serait "après l'accord de paix".
Le 20 février, il choisit étrangement le réseau social You Tube pour y discuter de la guerre et de la paix. Il y déclare que "la France est en guerre". L'affirmation est énorme. Le parlement français n'a jamais déclaré la guerre et n'en a jamais discuté. C'est dire la profondeur de la crise de la démocratie en France.
Il reprend sur You Tube, un à un tous les éléments de langage de la campagne médiatique qui s'est déchainée contre les Etats Unis. On voit bien alors d'où elle provient. Cela révèle la connivence profonde entre les gouvernants, les oligarchies propriétaires des médias. Tout l'argumentaire sans cesse ressassé y est : l'affirmation, jamais documentée, de la présence de troupes nord coréennes, destinée à justifier celle de troupes occidentales, l'affirmation tout aussi gratuite, de la "menace russe". Elle est désormais qualifiée "de menace existentielle", probablement par parallélisme avec le discours russe. On est étonné de la légèreté de telles affirmations. La Russie a-t-elle une seule fois attaquée la France ou un pays européen ? Y a- t-il des preuves concrètes à part un procès en intentions ? Mais on le voit vite, tout cela fait partie d'une campagne destinée à convaincre l'opinion de la nécessité d'augmenter les dépenses de guerre, et donc de consentir à de douloureux sacrifices.
Peut-être Emmanuel Macron est-il effrayé de son audace à prendre la tête d'une croisade antiétasunienne et surtout contre Trump ? En tout cas, il annonce qu'il va aller voir le président des EU à Washington. Il s'impose ainsi sans y avoir été invité. Il décrit, étrangement, en avant-première, sur You Tube, ce que sera sa conversation "confidentielle" avec son"ami Donald". Le 24 février, lors de la conférence de presse qu'il tient avec lui, à la maison Blanche, il aura apparemment oublié ce qu'il s'était promis de dire. Mais il s'autoproclamera artisan d'un grand succès et dira que la rencontre a permis "un tournant" dans la place des européens dans les conversations de paix. Trump laissera dire.
Trump, l'Ukraine et la Palestine
Il faut être objectif. L'arrivée au pouvoir du président Trump vient de jouer un grand rôle dans cette perspective de paix. Le président des EU va y gagner certainement en popularité dans le monde entier malgré les campagnes dirigées contre lui par des alliés déçus. On peut estimer que la nouvelle politique des Etats-Unis en Ukraine est due au désir d'éloigner la Russie de la Chine et qu'elle est déterminée par la confrontation avec cette dernière. Mais cela ne ferait que prouver les bienfaits de la montée en puissance de la Chine dans l'équilibre des relations internationales.
Le monde est plein de contradictions. Il y a l'Ukraine mais il y a aussi la Palestine. Il y a une très belle chanson d'un jeune égyptien "" (1) qui décrit de façon bouleversante le deux poids deux mesures dans les deux conflits.
Peut-on espérer que le processus de paix en Ukraine ouvre celui en Palestine. On se met à rêver. De la même manière que Trump était le seul à pouvoir débloquer la situation en Ukraine, pourquoi ne serait-il pas pas le seul à pouvoir le faire en Palestine ? Certes, Trump a la réputation d'être un inconditionnel du régime israélien. Mais en est-on si sûr ? C'est probablement vrai à court terme, mais est-ce vrai à long terme ? Il y a en effet une logique interne aux changements géopolitiques actuels. Est-il possible qu'il y ait des changements, dans l'Europe, dans l'OTAN, dans le vieux système occidental de domination, sans qu'il n'y en ait pour les palestiniens ?
On peut déceler d'ailleurs dans les milieux sionistes influents une certaine méfiance envers l'action et le style du président Trump. Il leur apparait comme un apprenti sorcier. C'est particulièrement visible dans les principaux pays d'Europe occidentale où les médias qu'ils influent participent largement à la diabolisation de Trump. C'est comme s'ils craignaient la contagion de la paix en Ukraine et que, de proche en proche, tout l'édifice du système occidental traditionnel, où Israël joue un rôle majeur, se lézarde.
C'est, bien sûr, aller bien vite en besogne et je mesure l'audace de telles anticipations, surtout qu'elles ne reposent sur rien de factuel dans un contexte de bouleversement des rapports de forces mondiaux. Mais pourquoi pas ? Qu'est ce qui interdit un espoir de paix en Palestine dans un monde qui se serait libéré du conflit ukrainien ?
(1)